La danse sur Echasses d'Atakpame, entre ciel et terre - Nomadays

Togo

La danse sur Echasses d'Atakpame, entre ciel et terre

14 févr. 2026

Au cœur du Togo, là où les collines de la région des Plateaux dessinent un relief verdoyant et accidenté, se trouve la ville d'Atakpamé, surnommée la ville aux sept collines. Cette cité abrite l'une des expressions artistiques et mystiques les plus spectaculaires de l'Afrique de l'Ouest : la danse sur échasses, localement appelée Tchébé. Cette pratique ne se résume pas à une simple prouesse athlétique ou à un divertissement de rue, elle représente une identité qui s'inscrit dans la verticalité et le défi permanent des lois de la pesanteur. En s'élevant jusqu'à plusieurs mètres du sol, les danseurs créent un pont visuel et spirituel entre le monde tangible des hommes et la demeure éthérée des ancêtres. C'est une immersion totale dans la cosmogonie du peuple Ifè où chaque pas, bien que perché sur des bois instables, résonne comme un dialogue avec l'invisible.

L'histoire de cette ascension commence dans les racines profondes de la culture Ifè, également connue sous le nom d'Idaatcha, qui s'est établie dans cette région montagneuse pour se protéger des invasions passées. À l'origine, le Tchébé était indissociable des rites sacrés et des cérémonies vaudous. Les échasses, nommées kpako, n'étaient pas perçues comme des accessoires de cirque mais comme des instruments rituels permettant aux initiés d'accéder à une dimension supérieure. Dans la pensée traditionnelle, s'élever physiquement permettait de se rapprocher du divin et d'observer le monde avec la lucidité des esprits. Devenir échassier à Atakpamé n'a jamais été un choix anodin ou purement esthétique. C’est un parcours initiatique rigoureux où le candidat doit non seulement prouver son agilité physique mais aussi sa force de caractère. L'équilibre sur ces rondins de bois, dont la hauteur peut varier de deux à plus de cinq mètres, est le reflet direct de l'équilibre moral et de la maîtrise de soi du jeune initié. Durant des siècles, ce savoir a été transmis dans le secret des bois sacrés, loin des regards profanes, garantissant ainsi la pureté du message spirituel porté par la danse.

Dans le tissu social d'Atakpamé, le Tchébé joue un rôle de catalyseur communautaire et de régulateur social. La corporation des échassiers fonctionne comme une micro-société soudée par des codes de solidarité inébranlables. De la sélection du bois dans la forêt à la taille précise des supports, chaque étape de la création des échasses nécessite une collaboration étroite entre les anciens et les nouveaux. Cette interdépendance renforce les liens intergénérationnels et assure la cohésion de la communauté. La danse intervient dans tous les moments charnières de la vie sociale, agissant comme un amplificateur d'émotions. Lors des mariages ou des grandes réjouissances populaires, elle exprime une joie exubérante qui semble vouloir toucher le soleil. À l'inverse, lors des cérémonies funéraires, la présence de l'échassier revêt une dimension solennelle et protectrice. En dominant la foule de sa stature imposante, il symbolise le passage de l'âme du défunt vers les hauteurs célestes, apaisant les vivants par sa présence majestueuse. Le Tchébé est donc le gardien de la mémoire collective, un langage corporel qui permet de raconter l'histoire des migrations, des guerres et de la paix sans avoir besoin de mots.

Aujourd'hui, alors que le monde se globalise et que les traditions orales s'effritent, la nécessité de pérenniser cet héritage devient une urgence culturelle et économique. La danse sur échasses d'Atakpamé fait face au risque de la "folklorisation", où le sens profond du rite pourrait s'effacer derrière la simple recherche de performance touristique. Pour éviter cela, il est impératif de soutenir la professionnalisation des troupes locales qui, à l'image du groupe Zogbeadji, s'efforcent de faire rayonner ce patrimoine bien au-delà des frontières du Togo. En participant à des festivals internationaux, ces artistes ne font pas que montrer une technique ; ils exportent une philosophie de l'élévation. La valorisation de ce savoir-faire passe également par son intégration dans les programmes éducatifs et culturels nationaux. Il s'agit de montrer aux jeunes générations que la maîtrise des échasses est une compétence noble, alliant sport de haut niveau, ingénierie artisanale et profondeur historique. En protégeant le Tchébé, le Togo protège une part de l'âme africaine qui refuse de rester clouée au sol, préférant regarder l'horizon avec grandeur.

La sauvegarde de cette tradition nécessite aussi un engagement des institutions pour répertorier et documenter les chants et les rythmes spécifiques qui accompagnent la danse. Sans la musique des tambours sacrés, l'échassier perd son rythme cardiaque ; sans les chants des femmes qui encouragent les danseurs au sol, l'ascension perd son sens social. C’est tout un écosystème culturel qu'il faut préserver. Le Tchébé est un vecteur de développement durable, capable d'attirer un tourisme respectueux et curieux, tout en offrant aux artisans locaux une source de revenus et de fierté. En somme, la danse sur échasses d'Atakpamé reste une prière vivante qui continue de s'élever contre l'oubli. Elle nous enseigne que pour rester debout dans la tempête, il faut savoir s'élever, mais toujours en restant fermement attaché à ses racines de bois et de terre.

Isaac Akotchaye ABISSI